Les Obédiences belges ne font pas la "une" des journaux belges. Une
raison particulière ?
Henri Bartholomeeusen : Les Obédiences belges sont soucieuses de la
discrétion qui entoure le travail des maçons en Loge. Si elles ne font
guère mystère des valeurs humanistes partagées par leurs membres, la
méthode maçonnique requiert une distanciation à l'égard du temps et de
l'espace social. Sauf circonstances exceptionnelles et par respect pour
l'absolue liberté de conscience de chacun, elles se gardent, en règle, de
prendre, publiquement et donc collectivement, position sur des questions
d'actualité. Cette réserve est évidemment difficilement exploitable par la
presse... si ce n'est parfois pour s'en inquiéter.
Les Francs-maçons belges restent très discrets sur leur appartenance.
Faut-il y voir un souvenir de la Seconde Guerre mondiale ou une forte
influence de l'Eglise
aujourd'hui dans la société belge ?
H.B. : Il me parait évident que le lourd tribut payé, à l'une comme à
l'autre, par les maçons belges, pèse toujours gravement sur les mémoires
et les cœurs. Je ne pense pas
que ce soit la seule explication. L'état de Franc-maçon est perçu, en
Loge, comme une qualité qui se reconnaît davantage qu'elle ne se
revendique.
Si la qualité de maçon n'a de sens qu'entre maçons et pour des maçons,
faire référence à ce titre en société – à des fi ns personnelles ou sans
nécessité pour le propos – relève plus souvent de la fanfaronnade ou d'un
crédit imaginaire que du bon sens.
On oppose souvent une Franc-maçonnerie "sociétale" à une maçonnerie
symbolique. Comment voyez-vous les Loges du G.O.B. ?
H.B. : Cette opposition est sans doute une grave erreur. Je ne connais
aucune Loge au Grand Orient de Belgique, qui pratiquerait l'une à
l'exclusion de l'autre. La connaissance de soi et le souci de la place
qu'occupe l'Homme dans la cité, relèvent d'une quête indissociable de
notre conception de la Sagesse. Aucun Landmark n'a jamais pu en venir à
bout, même au sein de la maçonnerie qui se qualifie de "régulière". Nous
connaissons, au sein de nos Loges, un chatoiement de tendances, de
couleurs - certains parleraient plus volontiers d'égrégores - qui, sans
s'exclure, se complètent et participent à notre richesse.
Les Loges du Grand Orient de Belgique qui participent à une conception
plus "sociétale" de la Franc-maçonnerie, savent devoir beaucoup aux Loges
plus "symbolistes" qui, à leur tour, ne concevraient pas leurs travaux de
la même manière si les premières cessaient d'exister.
Des Francs-maçons belges auraient été à la pointe du combat pour
l'interruption volontaire de grossesse, l'euthanasie. Les projets de loi
s'élaborent-ils en Loge ? Quels sont les combats des maçons aujourd'hui ?
H.B. : Soyons clairs, dans un système démocratique, c'est le
gouvernement qui élabore les projets de loi et l'assemblée parlementaire
qui les vote. Ceci étant posé, l'on pourrait difficilement nier, et je ne
chercherai pas à le faire, que la loge constitue un véritable creuset de
réflexion, notamment pour tout ce qui touche aux questions éthiques, de
société ou de dignité humaine. Que des Francs-maçons belges se soient
portés à la pointe des combats que vous évoquez est non seulement un fait
historique mais s'inscrivait assez naturellement dans l'ordre de leurs
préoccupations. Cela ne signifie pas pour autant que tous les maçons se
soient accordés sur un seul texte, une seule lecture. La Franc-maçonnerie
se défend de toute discipline comparable à celle que pourrait adopter un
parti, une religion, ou une doctrine quelconque. Si les Francs-maçons
partagent des idéaux communs, la Franc-maçonnerie laisse à chacun le choix
de ses moyens et une totale liberté de conscience. C'est dans cette
logique qu'il m'incombe d'ailleurs de vous préciser ne m'exprimer ici qu'à
titre individuel.
Si vous me permettiez de reformuler la dernière partie de votre question,
je lui préfèrerais quels chantiers pour les maçons aujourd'hui ? Il n'est
pas possible de passer sous silence l'état de violence structurelle dans
lequel continue de plonger l'Humanité, le mépris pour les droits de
l'Humain, l'instrumentalisation de l'éducation, le succès des
fondamentalismes, le retour des extrémismes... la liste est
impressionnante.
On sait la Belgique traversée par des tensions entre communautés
linguistiques. Or, comme l'Union belge de football, le Grand Orient reste
unitaire. Pourquoi et pour combien de temps encore ?
H.B. : Les anciens Francs-maçons prenaient l'engagement de respecter
la loi du pays où ils s'établissaient. Les Obédiences, fort naturellement,
se structurèrent à partir des Etats-nations. C'est ainsi que même les
Loges qualifiées d'Orangistes (1) finirent par rejoindre le Grand Orient
de Belgique.
Relevons ensuite que si la Franc-maçonnerie a connu ses schismes, les
maçons, soucieux d'universalisme, ont à cœur de rassembler ce qui est
épars, de reformer la Chaîne d'Union plutôt que d'alimenter la division.
Cette règle n'est pourtant pas absolue. Il existera toujours quelque
esprit factieux pour proposer la constitution d'une "micro-Obédience" -
parfois même en l'absence de Loge - voire, celle d'une Loge, spécialement
conçue à son image.
Dès 1977, sous la Grande Maîtrise du frère Jaak Nutkewitz, l'Assemblée
décida avec une lucidité remarquable, de réformer nos Statuts pour, sans
se référer aux communautés linguistiques, ni aux territoires politiques
des Régions, pour correspondre aux différentes sensibilités de
l'Obédience. La répartition des mandats et l'instauration d'une tournante
ont très certainement contribué à prévenir les tensions de la société
civile.
Le débat sur la mixité traverse les Obédiences maçonniques en Europe.
Comment se vit-il au G.O.B. ?
H.B. : Il me paraît, et une fois de plus, cela n'engage que moi, que
ce débat souffre trop souvent d'être mal posé. La défense d'une
Franc-maçonnerie mixte, largement soutenue par le Grand Orient de
Belgique, ne doit tout simplement pas conduire à la suppression d'une
Franc-maçonnerie masculine ou féminine. L'on peut parfaitement défendre la
parfaite égalité de l'homme et de la femme sans nier leurs différences et
reconnaître qu'il peut y avoir avantage à explorer des chemins différents
pour conserver la fraîcheur des rencontres. Pourquoi, au nom de quel
principe faudrait-il que maçonnes et maçons ne progressent plus qu'en file
indienne et, tant qu'à faire, selon le principe politique de la tirette
(2) ? Les Obédiences, comme les Loges peuvent assumer leurs particularités
d'ailleurs sans cesse remises sur le métier.
Lors de la dernière révision des Statuts du Grand Orient en 2001, outre
les tenues inter-obédientielles qui existaient déjà, il fut expressément
rappelé le caractère masculin de nos Loges et leur souveraine appréciation
quant à l'opportunité de recevoir la visite de nos sœurs pour partager
leurs travaux. Voilà l'état de l'Union.
Quel bulletin de santé établiriez-vous pour le G.O.B. et la
Franc-maçonnerie Belge en général ?
H.B. : Sans être médecin, si je m'en tiens aux symptômes, je dirais
que le verre est plus qu'à moitié plein.
L'Obédience témoigne d'une vitalité étonnante, d'une capacité de remise en
question qui caractérise la fougue de l'adolescence... la sagesse en plus.
L'année prochaine, le Grand Orient, beaucoup plus jeune que ses Loges
constituantes, fêtera son 175e anniversaire. Ce sera l'occasion pour lui
de mettre les Ateliers en triangle et de réfléchir sur le thème : Quel
Maçon au Grand Orient pour le 200e ?
Sur le plan de la Franc-maçonnerie belge en général, s'il faut regretter
le peu de contacts avec la Maçonnerie "régulière", nous pouvons par contre
nous réjouir d'excellents rapports, comme "a dogmatiques", avec la
Fédération belge du Droit Humain, la Grande Loge de Belgique et la Grande
Loge Féminine de Belgique que je salue bien fraternellement.
(1) C'est-à-dire qui soutiennent la dynastie hollandaise des Orange-Nassau
(J.P.).
(2) Par principe de la "tirette", on désigne en Belgique l'alternance des
genres (homme/femme) sur une liste de candidatures (J.P.).